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Les nuits chavirées de Belgrade


rita Scaglia

TEXTE : RAPHAEL GLUCKSMANN pour Europ' Bazar Voyages au bout de la nuit belgradoise « Quand avec mes haleurs ont fini mes tapages Les fleuves m’ont laissé descendre où je voulais » Arthur Rimbaud, Le bateau ivre. Aux pieds d’une forteresse imprenable, un cerbère au crâne rasé et à l’âme lourde s’improvise gardien des Enfers. Il nous invite, Rita, la photographe, et moi, à pénétrer dans un tunnel dont les parois, tapissées de couples enlacés, tremblent sous les coups de boutoir d’une musique techno rythmant les passions de nouveaux Scythes immolant leur conscience aux Dieux de la fête. Le bruit guerrier qui ébranle le sas de contamination aspire hors de nous comme un aimant normes, règles, tabous et nous plonge dans le monde de la nuit. Ivres, nous sommes recrachés dans une vaste salle peuplée de danseurs attilesques et de bas-reliefs romains. Entraînés par les rythmes endiablés d’une maîtresse de cérémonie incandescente, nous évoluons en apesanteur sociale et morale. Soudain, je suis happé par d’étranges images projetées sur un mur. Il me faut bien dix minutes pour comprendre : nous sommes cernés par d’immenses photos de fours crématoires. Puis surgissent des centaines de portraits de déportés, des tas de crânes cambodgiens,… Une jeune fille s’est ensuite moqué de mon étonnement ingénu : « je suis sûre que tu t’es demandé ce que cela voulait dire. Rien, tout simplement rien, cela ne veut rien dire ». Aucun discours politique, aucune rationalité, juste un absolu « Why not ? ». De magnifiques blondes et d’incroyables brunes se trémoussent devant des cartes postales d’Auschwitz et de Pnom Penh sans même les voir. Où sommes-nous ? Pourquoi tout cela ne me donne-t-il pas la nausée ? Pourquoi n’ai-je aucune envie de partir? Je continue à danser… Bienvenue en apesanteur, bienvenue à Belgrade. Dans les ruines merveilleuses de Baalbek voisinent avec le majestueux temple de Jupiter les troublantes maisons de Vénus et Bacchus. Le citoyen, quittant humble mortel l’antre du Dieu des Dieux, n’avait qu’une rue à traverser pour s’oublier et se perdre dans les vapeurs et les parfums de l’hybris. Il fallait sortir de soi et goûter au dangereux message de cet outre-monde : la mort n’existe pas. En chacun de nous sommeille un désir insensé d’illimité, d’amoralité, d’immortalité. La civilisation et la cité se fondent précisément sur la canalisation et la limitation de ce désir. Et de tout temps elles ont laissé à l’homme des espaces d’expression bestiale ou divine de ses divines ou bestiales pulsions. Nos contrées occidentales par trop policées ont éclairé et aseptisé les lieux de la nuit. Devant les cartes postales immondes de Belgrade, je me rappelle les affiches anti-capitalistes faussement rebelles des centres sociaux italiens, les discours de Che Guevara comparant les Américains aux nazis projetés sur écran géant dans une boîte de Bastia, je me souviens des gigantesques fêtes underground de Barcelone où des jeunes gens inspirés venaient me parler du martyr d’Arafat assiégé dans Ramallah en me proposant des pastilles censées libérer la bête qui sommeille en moi. Vive la bonne conscience ! Ces étranges cartes postales serbes subvertissent nos tendres hypocrisies. Les Brigades Rouges, le Che, le Fatah ? La Pythie belgradoise proclame narquoise : « Chers occidentaux, vous êtes bien timorés ! Nous allons jusqu’au bout d’une logique que vous n’osez pas assumer. Passez de l’autre côté du miroir, si vous en êtes encore capables. » Farouche partisan de Vukovar à Pristina en passant par Sarajevo d’une intervention militaire contre ces hordes nihilistes qui réduisaient en cendres villes et villages au nom de la Grande Serbie, vivant, buvant et massacrant dans le souvenir morbide d’une bataille perdue en l’an 13 ???, je compris, égaré dans les nuits de Belgrade, la fascination que ce pays avait exercé sur des intellectuels bêtement anticonformistes. Devant ce déchaînement de regards, de chairs, de rires et de spontanéité, nos salons et nos bars semblent bien fades. Le problème serbe est l’inverse du notre. Quand le monde de la nuit s’étend et règne sur le jour et l’agora, les lois et les tabous sautent les uns après les autres. Et vous avez Milosevic père, mère et fils, vous avez Arkan et sa poule star de la pop nationaliste, vous avez Legja, mafieux chef de l’ex-police secrète, qui assassine le premier Premier Ministre démocrate de l’Histoire du pays… Bacchus n’usurpe pas impunément le trône de Jupiter. Pour errer au cœur des Enfers joyeux de Belgrade, pas besoin de codes ni d’adresses. Il convient juste de se laisser dériver comme un bateau ivre. Forcément ivre... Tout commence par des apéros à rallonge au bord de la Sava, affluent du Danube, cette mythique artère de la « nouvelle Europe ». Tout le monde est au Sprizer (vin blanc et limonade) et beaucoup finissent par d’admirables plongeons habillés dans le fleuve, l’alcool rendant inoffensive la pollution certaine de l’eau encore tiède. L’errance. Sur les quais, des cadavres de péniches habités par de fantomatiques familles tsiganes, étranges gardien du crépuscule et du monde qu’il annonce. L’été, le fleuve est au centre de tout, nouvel Achéron que j’ai en quelques heures maintes et maintes fois victorieux traversé. Le front rouge encore du baiser de la reine, je saute avec délectation de péniches en péniches. Petit Don Juan des bacs à sable, Casanova de pacotille, prends garde aux filles de Belgrade ! Phares scintillant au cœur de la nuit, échos redits par mille labyrinthes, ces madones au regard fier, sûr de lui et dominateur ont définitivement égaré ma barque. Comme tout séisme, ce déferlement de slave sensualité doit avoir un épicentre. C’est l’objet de ma quête. Je le cherche naturellement sur cette île sauvage qui trône au cœur de Belgrade. Les esthètes prieront dans temples chics de la techno soft des quais les plus civilisés, sur lesquels règnent de splendides vestales à peine vêtues qui se déhanchent en souriant au passant. Peut-être seront-ils envoûtés comme moi par les baisers passionnels des héritiers trash de John Travolta et Olivia Newton John, icônes sexuelles anonymes coupées du monde par le frottement farouche de leurs corps brûlant de désirs, insensibles à la foule qui les ignore, indifférents à Rita qui vole leur instant de débauche… Je reprends mon bâton de pèlerin et vogue vers d’autres quais, plus barbares. Des péniches plus nombreuses et plus sombres m’attendent. Un ponton branlant mène à une porte en fer. Un nouveau cerbère à l’âme lourde remarque que nous sommes étrangers. Heureusement, nous ne sommes ni Allemands, ni Américains. « Vive la France ! ». Son plaisir à nous accueillir devrait me faire réfléchir sur les amitiés politiques douteuses de mon pays. Mais ce n’est pas le moment. Bienvenue en terre nationaliste, toujours sur la Sava, du côté obscur de la force cette fois. Musique traditionnelle serbe, pop déjantée légèrement facho, vodka, slivovitz,… Des pouffes blondes roulées comme des Chrysler de la grande époque dansent sur les tables et les bancs pendant que leurs hommes, frères ou cousins se saoulent et m’invitent à les rejoindre dans leur grand combat contre la sobriété, la dernière guerre qu’ils sont capables de mener après avoir perdu toutes les autres. Lorsque je m’arrache enfin aux adorateurs de Mladic, une nouvelle péniche m’ouvre ses portes. Voici mon épicentre, terre promise éclairée comme un bordel thaïlandais. Une fille chante de vieilles rengaines du coin. Sa voix, ses yeux, son corps… ça y est, je suis amoureux. Catastrophe. L’endroit n’est pas propice au romantisme. Autour d’elle, des armoires à glace veillent. Et je ne suis pas au bout de mes peines : une de ses amies, plus belle encore, entame, seule, une danse langoureuse, terriblement sensuelle. Je suis happé par ses mouvements sucrés. Touché par la Grâce, j’évolue dans un rêve, je me vois l’enlacer, l’emporter, l’épouser... Et tout d’un coup le monde s’effondre. Une sorte d’ectoplasme se rapproche d’elle et l’embrasse. Elle sourit et se met à danser autour de lui. J’ai l’impression qu’elle me regarde et se moque de mon désarroi de boy scout. Tout dans cette masse informe et immobile qui triomphe au milieu de la piste est une injure au bon goût, ses chaussures imitation Carrefour, son pantalon de jogging remonté jusqu’aux tétons, son T-Shirt immonde moulant un bide stratosphérique, et surtout son regard bovin, je suis perdu. La réunion de ces deux êtres s’impose à moi comme l’ultime preuve de la non-existence de Dieu. Comment un être aussi parfait et aussi puissant que le Très Haut pourrait-il tolérer une telle chose ? Le supplice est insupportable. Comme le dirait Lénine : que faire ? Eclater de rire ou me jeter dans le fleuve ? Heureusement une descente de police me tire de mes errances. La musique s’arrête. Contrôle d’identité. Un homme barbu habillé comme un clochard, un ivrogne sans doute, évolue parmi les flics. Les hommes à képi semblent l’écouter, le consulter. Il leur donne des ordres. C’est leur chef ! Plus rien ne me surprend. Les trouble-fêtes s’en vont et une bande de jeunes bourrés au crâne rasé accompagnés de jeunes filles enjouées pénètre bruyamment dans la péniche. L’un deux s’approche de la chanteuse et lui demande une chanson. Elle refuse. L’apprenti philosophe s’énerve, hurle, menace. On en vient aux mains. J’hésite à profiter du trouble pour kidnapper ma belle danseuse. Un reste de conscience me conseille de rester passif. Notre Socrate de deux mètres cubes pleure maintenant comme une fillette. Puis la chanson tant désirée arrive et tout le monde s’embrasse… Le jour se lève et le rideau tombe. Une chose étrange (parmi des milliers d’autres) est cette sensation de sécurité totale qui accompagne notre voyage tumultueux au bout de la nuit. Le seul risque est de ne jamais plus retrouver le jour perdu. Il n’y a dans cette étrange cité que des lendemains. Le jour se passe, chez soi, dans les cafés, les bureaux ou les facs, à récupérer de la nuit. Le fleuve m’a tellement transporté que je décide de me raccrocher à la terre ferme. Illusoire. Les bars secrets de Belgrade auront raison de ma présomptueuse raison. De rues en rues, j’entre dans des immeuble classiques du centre ville, sans aucun signe distinctif, monte ou descend un étage, frappe à une porte… On m’ouvre et je pénètre dans d’immenses surpeuplées, aux murs de toutes les couleurs couverts de photos hallucinantes ou de tableaux déjantés. Gagné par la suave impression d’avoir découvert une nouvelle Caverne d’Ali Baba, d’être un élu au milieu d’autres élus, mes cocktails ont un goût d’aventure, mes cigarettes un parfum d’évasion. Toutes ces tavernes sont légalement secrètes, réservées aux initiés de la dérive. La tournée des bars devient une merveilleuse chasse aux trésors. Ne comptez pas sur moi pour vous donner la moindre indice. Votre punition sera d’alpaguer une jeune fille ou un jeune homme qui acceptera de vous livrer les clés de sa nuit. En ce soir pluvieux, j’accroche ma barque à une silhouette qui saute de flaques en flaques à travers la ville. Je l’ai repérée dans un bar. Son charme blond aux mensurations de Manga m’a privé de tout libre arbitre et je l’ai désignée sans qu’elle le sache guide suprême de mon errance. Elle ne peut pas ne pas avoir remarqué qu’on la suit mais elle ne semble ni inquiète ni choquée de mon petit jeu. Un petit regard en arrière, un sourire satisfait et elle continue son chemin de croix, sautant toujours de flaques en flaques avec l’aisance d’une danseuse tsigane. Elle emprunte des rues sans éclairage et traverse une cité glauque, descend un escalier couvert de cadavres de bouteilles, puant légèrement la pisse, et me conduit dans une grande cave improvisée (chaque soir) en discothèque hip hop. Une fois arrivé, je la laisse libre, heureux d’avoir été enlevé et projeté dans un nouveau temple. Je bois une choppe en son honneur, danse et repars sans même savoir le nom de ma Khomeyni en mini jupe. Les caves de Belgrade sont les nouvelles grottes dans lesquelles les Ulysse modernes oublieront leur Ithaque respective dans les bras d’irrésistibles sirènes slaves. Le sous-sol de la ville est un vaste réseau de tunnels dédiés à Bacchus et Vénus. Lorsqu’un froid mordant règne sur les rues enneigées de la surface de la terre, pénétrer dans ces salles enfilées doit faire l’effet d’un retour au Paradis natal. Plus d’une fois j’ai souhaité qu’un hiver précoce s’abatte sur la ville pour pouvoir mieux rêver dans ces antres où nagent les sirènes. Pas de gratte-ciel, la nuit dérive sur le fleuve et plonge dans les profondeurs. A côté d’un immeuble bombardé par les avions de l’OTAN, orné d’une stèle commémorant les douze victimes expiatoires que Milosevic, au courant de l’attaque, avait cloîtré dans l’édifice pour en faire des martyrs, un lieu fascinant : un vaste trou de cent mètres, mine bientôt reconvertie en abysse techno. Descendre au cœur des Enfers et y danser toute la nuit, voilà mon dernier rêve, inassouvi. Je reviendrai, vite. Retour pour finir sur les rives de la Sava, côté obscur toujours. Une petite péniche tsigane y attend les attardés de la nuit, alors que le jour se lève. Des rideaux nous protègent d’une incursion du soleil dans un univers qui n’est pas le sien. Un groupe joue une musique délicieusement mélancolique. Un vieil homme coiffé d’un feutre règne en empereur de la classe sur la bande de virtuoses. Je me rappelle dans ce bateau penché et instable qu’avant de m’enfoncer dans la nuit belgradoise, je voulais, lassé de mes errances sans aventure, me marier. Cette péniche serait un cadre idéal pour ma demande et mon grand basculement. Le problème, c’est que je n’ai plus du tout envie de me marier… Texte : RAPHAEL GLUCKSMANN pour Europ'Bazar


 

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Night club sur la rivière Sava, Belgrade, Serbie.

Belgrade, Serbia - 00/10/2003

 

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Nightclub dans les sous sol d'une forteresse, Belgrade, Serbie.

Belgrade, Serbie - 00/10/2003

 

ritA Scaglia / Picturetank SCR0036721

Nightclub dans les sous sol d'une forteresse, Belgrade, Serbie.

Belgrade, Serbie - 00/10/2003

 

ritA Scaglia / Picturetank SCR0036725

Local de la television bombardé, Belgrade, Serbie.

Belgrade, Serbie - 00/10/2003

 

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Spritzer vin blanc - limonade, avant de passer à la vodka-jus de pomme !

Belgrade, Serbie - 00/10/2003

 

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Dérive au bord de la Sava

Belgrade, Serbie centrale, Serbia - 01/10/2003

 

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Fin de nuit

Belgrade, Serbie centrale, Serbia - 01/10/2003

 

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Aube

Belgrade, Serbie centrale, Serbia - 01/10/2003



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